De nombreux parents sont en train de comprendre comment amener les enfants à s’acquitter de leurs fonctions et à respecter les règles. Jaak Maasalu, psychologue chez Innova Rajaleidja, donne des conseils sur la manière et les règles à définir pour les enfants. ****0
Poser un cadre, même très tôt, n’a rien d’accessoire. C’est même l’une des premières pierres pour aider un enfant à naviguer dans la vie : normes, lois, contrats familiaux… tout cela s’apprend. Mais la frontière est ténue : trop de règles, et l’enfant étouffe ou explose ; trop peu, et il erre sans repères. Dans les faits, rares sont les familles à surcharger leurs enfants d’exigences. Le plus souvent, c’est l’inverse : l’attente s’efface, la cohérence se dilue.
Au fil des consultations, le constat revient : de nombreux enfants d’âge préscolaire ou primaire arrivent avec des difficultés d’attention ou de comportement. Souvent, il n’est pas question de troubles du développement, mais plutôt d’une absence de règles installées, d’un apprentissage du cadre laissé de côté. Résultat : à l’école ou à la maison, l’enfant peine à trouver sa place.
La situation s’aggrave parfois au point d’inquiéter l’école ou les parents, qui soupçonnent un trouble du développement. Et il faut le dire : un enfant qui n’a jamais appris à vivre avec des règles peut manifester des comportements proches de ceux d’un trouble de l’attention ou du spectre autistique. Se lever en plein cours, frapper, arracher une feuille, refuser toute consigne… La grande différence ? L’enfant, s’il ne souffre pas d’un trouble, peut apprendre à se réguler avec un travail adapté ; quand il y a trouble, même la meilleure volonté ne suffit pas toujours.
Dans les deux cas, la première étape est identique : poser un emploi du temps, instaurer des règles simples. Qu’il s’agisse d’un problème d’éducation trop permissive ou d’un trouble avéré, structurer le quotidien devient un outil de secours immédiat.
Apprendre le respect des règles, dès le plus jeune âge
Installer des règles et les faire appliquer commence tôt, dès que l’enfant est capable de comprendre un minimum de consignes. Un exemple concret : demander à ranger ses affaires. Dès que l’enfant sait soulever un objet, c’est l’occasion de l’accompagner dans ce geste et de l’encourager à répéter. Tout l’enjeu est d’adapter le choix des règles à chaque enfant, car aucun ne se ressemble.
Les plus jeunes apprennent avant tout par l’habitude. Au début, l’adulte montre, accompagne, fait avec l’enfant. Une fois le geste acquis, il s’agit de le laisser essayer, puis de s’effacer progressivement. Quand l’automatisme est installé, on passe au rappel oral : « Que fais-tu en rentrant à la maison ? »
Peu importe l’âge, il faut expliquer le sens de chaque règle. Bannir les injonctions du type « parce que je l’ai dit », et préférer des explications concrètes : « Si tu laisses ta veste par terre, elle risque de se salir ou de s’abîmer ». Si l’enfant réplique qu’il s’en fiche, parlez de votre ressenti : « Ça me désole de voir ta veste abîmée, parce que cela me demande du travail de la remplacer ».
Pour les tout-petits, il faut répéter les règles, sans tomber dans la menace ou la sévérité stérile. Préférez les questions ouvertes qui sollicitent la mémoire : « Qu’est-ce qu’on fait toujours en rentrant ? »
Laisser l’enfant faire, vraiment
Un rappel visuel aide beaucoup : coller une photo dans l’entrée qui montre la veste rangée sur le porte-manteau, par exemple. Et si l’enfant participe à la création de ses propres rappels, l’impact est décuplé.
Avec les jeunes enfants, il vaut mieux instaurer une seule nouveauté à la fois, et patienter jusqu’à ce que cela devienne une habitude avant d’ajouter une autre consigne. Cette acquisition peut prendre du temps : certains enfants intègrent une règle en quelques semaines, d’autres auront besoin de plusieurs mois. Pour ceux qui présentent des besoins spécifiques, il faudra parfois accompagner ce travail sur la durée.
Face aux oublis ou aux maladresses des petits, inutile de sanctionner. Manque de contrôle de soi, difficulté à voir au-delà de ses envies, égocentrisme : tout cela fait partie du développement normal. À l’adulte de rester constant, de répéter, de montrer, de rappeler visuellement et oralement.
Mais attention à ne pas céder à la facilité en faisant à la place de l’enfant. Si la règle est « je range ma veste », le parent ne doit pas finir par la raccrocher lui-même après deux rappels. Dans ce cas, l’enfant comprend vite qu’en ne faisant rien, le travail sera fait pour lui. Même chose avec les consignes alimentaires ou les horaires : si l’enfant sait qu’il suffit d’insister ou de râler pour obtenir ce qu’il veut, il retiendra qu’il n’y a pas vraiment de conséquence à transgresser les règles. Cela se paie cher à l’adolescence, lorsqu’il deviendra difficile d’imposer un cadre cohérent.
Construire les règles avec l’enfant qui grandit
Passé six ou sept ans, imposer unilatéralement des règles ne fonctionne plus vraiment. Il faut discuter, expliquer, chercher l’adhésion. Plutôt que de dicter, on peut établir un accord en amont.
Un exemple : si l’enfant rentre de l’école et file jouer dehors, il sera trop fatigué pour apprendre le soir. Au lieu de menacer ou de punir à froid, le parent peut en parler la veille : « Demain, quand tu rentreras, tu te reposes un peu, tu fais tes devoirs, puis tu pourras sortir. Rappelle-toi la dernière fois : tu as joué avant d’apprendre, et ensuite tu n’avais plus d’énergie ». Ce type de discussion permet à l’enfant de comprendre le sens de la règle, d’anticiper, d’avoir le sentiment d’être entendu.
Trois règles simultanées, pas plus. Une fois qu’une habitude est bien ancrée, on peut envisager d’en introduire une nouvelle. Mieux vaut quelques règles solides et respectées, que des dizaines de consignes que tout le monde oublie et transgresse au fil du temps.
Si la règle est claire, il faut aussi se mettre d’accord sur ses conséquences. Pour les enfants de sept ou huit ans, les règles et leurs suites sont souvent dictées par l’adulte. À partir de onze ou douze ans, l’enfant peut donner son avis : quelles tâches ménagères pourraient lui revenir, pourquoi telle règle lui paraît pertinente ou non, quelles pourraient être les conséquences en cas d’écart ? Le parent reste l’arbitre final, car les propositions des enfants ne sont pas toujours réalistes.
Dans la pratique, formaliser les règles par écrit aide beaucoup. Une fiche affichée sur le frigo, dans la chambre, rend la règle tangible. Mais même affichée, rappelée, validée, la mission du parent reste d’en reparler, de la remettre en mémoire régulièrement.
Conséquence ou punition : trouver la juste mesure
On entend parfois que punir serait à bannir. Pourtant, dans la vraie vie, chaque comportement a ses conséquences. La société fonctionne ainsi : transgresser une règle entraîne une sanction, même si le mot fait peur.
Ce qui n’a aucune place, c’est la violence, qu’elle soit physique ou psychologique : frapper, humilier, rabaisser, exclure ou insulter. Ces pratiques détruisent la confiance, n’offrent aucun bénéfice à long terme et sont interdites par la loi, en Estonie comme ailleurs.
Une conséquence adaptée est toujours liée à l’acte. Par exemple, si un enfant refuse de s’habiller pour sortir à une fête malgré plusieurs rappels, il peut rester à la maison avec un parent pendant que les autres vont s’amuser. De même, être privé d’un privilège fonctionne : pas de tâches faites, pas de téléphone le soir. Ce qui compte, c’est de tenir ses engagements : une menace non suivie d’effet décrédibilise la règle. Avant d’annoncer une conséquence, l’adulte doit s’assurer qu’il pourra l’appliquer.
On peut aussi stimuler l’enfant avec des récompenses, mais il vaut mieux éviter l’argent, les sucreries ou les objets matériels. Mieux vaut proposer des privilèges non matériels : choisir le repas, organiser une sortie en famille, ou faire un jeu de société ensemble.
Limiter les écrans, un vrai levier
Les écrans sont devenus un défi majeur pour l’attention et la concentration chez les enfants. On a beau le répéter, l’impact est bien réel. Beaucoup de parents notent que la télévision ou la tablette calme leur enfant. Pourtant, c’est souvent l’inverse qui se produit : plus l’enfant a d’écrans, plus le reste du temps il se montre agité, impulsif et peine à se canaliser. Les troubles de la concentration et du comportement s’accentuent.
Plus on retarde l’exposition aux écrans, mieux c’est. Avant trois ans, ils n’ont rien à faire là. À défaut, limiter à une demi-heure par jour. Ensuite, jusqu’à dix ans, une heure maximum suffit largement.
Lorsque la routine des écrans est déjà installée, tout couper d’un coup ne sert à rien. L’enfant est habitué, parfois accro, il ne sait pas comment gérer l’absence. Plutôt que d’interdire, proposez autre chose : inviter un copain, choisir un jeu de société, cuisiner ensemble. L’objectif : réapprendre à s’occuper, à partager des moments différents.
Quelques règles de base pour tous les enfants
Voici les principes à inscrire dans le quotidien familial, pour aider l’enfant à grandir avec des repères clairs :
- Apprendre à respecter les autres : ne pas blesser, ne pas hurler, ne pas arracher les objets des mains, ne pas intimider ni insulter, encourager l’entraide.
- Instaurer dès le plus jeune âge des routines de rangement et d’hygiène personnelle.
- Mettre en place un rythme quotidien pour les plus jeunes : lever, toilettes, rangement du pyjama, lavage des mains, temps de jeu avant le dîner, etc.
- Au fil des années, alléger le planning pour privilégier des accords ciblés : responsabilités scolaires, tâches ménagères, règles sur les écrans et l’autonomie (hygiène, coiffure, ongles, etc.).
- Accompagner l’enfant dans la gestion de ses émotions, avec des accords facilitant l’apprentissage de ces compétences. Un coin calme à la maison, par exemple, où chacun sait qu’il peut s’isoler s’il est en colère, sans déverser sa frustration sur les autres.
Ces conseils ont d’abord été publiés dans la revue Pere and Home en mars 2020.

