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Samedi 30 janvier 1999 6 30 /01 /Jan /1999 00:00
Comme à Ahmedabad, la mosquée nous réveille sur le coup de 6h00. Ça commence à me faire chier cette histoire de prière à cette heure. Un peu plus tard, une énorme cloche sonne et le son provient d'un endroit très proche. Puis quelques secondes plus tard, c'est tout un carillon qui démarre dans un vacarme assourdissant. Notre chambre se trouve juste au dessus d'un temple et ça dure comme ça pendant un quart d'heure. Impossible de se rendormir, et puis il fait jour alors autant se lever.

Nous partons donc pour Alang, le plus grand centre de destruction de navires au monde. Il y a quelques années, j'ai vu un reportage sur cet endroit dans Thalassa qui ma complètement époustouflé tant par le gigantisme des navires échoués sur la plage, que par la manière dont ils sont démantelés : à main nue. A la fin du reportage, je me suis dit que j'irai voir ça un jour, sans vraiment en faire un objectif primordial, et voilà que j'en suis à seulement quelques kilomètres. En arrivant à la gare, nous rencontrons un couple de touriste qui a essayé d'aller aussi à la bas mais ils se sont fait refoulé au poste d'entrée. Il faut désormais une autorisation du Gujarat Maritim Board qui se trouve à .... Ahmedabad ! La poisse. On a fait cet arrêt pour rien. A la place, le couple va à Palitana, un énorme complexe de temples Jaïn. Ça ne branche pas vraiment d'y aller car j'ai prévu mieux que ça au programme. J'ai bien envie de tenter quand même le coup pour Alang mais j'hésite à en parler à Paul. Pas besoin car il me précède sur ce coup. J'adore les gens qui savent prendre des risques. Nous prenons donc le bus prévu malgré la possibilité importante de se faire refouler au poste d'entrée. Paul me raconte qu'il avait un ami qui est mort dans l'accident de télécabine en Italie (le câble a été coupé par le passage d'un avion militaire américain). Cet ami ne prenait jamais de risques, il était toujours très prudent, mais malgré ça, il est mort de la façon de la plus bête qui soit. Je comprend très bien ou il veut en venir car je partage complètement son point de vue sur la manière dont il vivre : à fond. C'est ce que je fais en ce moment même.

Sue la route, les entreprise de bouteille d'oxygène liquide se multiplient, signe qui veut dire que l'on s'approche. A l'horizon, des proues et des cabines de navires se profilent par dessus les arbres. Mon coeur commence à battre très vite. Le bus s?arrête au poste de contrôle et le contrôleur nous fait signe de descendre alors que les autres passagers restent. Ils travaillent sur le chantier et ont donc une autorisation. Le garde nous refuse l'accès en nous montrant la fameuse déclaration du Gujarat Maritim Board. Pas question d'abandonner si près du but ! On passe donc au plan B. Nous faisons demi-tour à pied et bifurquons sur un chemin de terre dès que nous sommes hors de vue des gardes. Nous sommes à plusieurs centaines de mètres de la plage mais le spectacle est déjà impressionnant. Une cinquantaine de navires gigantesques (supertankers, porte-conteneurs, frégates militaires, chalutiers, etc) sont alignés, côte à côte sur la plage, et se font démanteler petit à petit par plus de 6000 ouvriers. Il faut absolument nous approcher pour prendre des photos. Nous repérons une colline d'ou nous pourrons avoir une meilleure vue mais il faut pénétrer dans l'enceinte du chantier et longer l'immonde bidonville des ouvriers pour y accéder. Paul n'est pas rassuré, il hésite mais je m'y engage et il me suis. Nous longeons des les ateliers de démontages et de recyclage des pièces usagées pour ressortir sur ce qui doit être le plus grand W.C. du monde. Nous avons 200 mètres a faire jusqu'à la colline en passant par un champs parsemé de merdes tout les 30 centimètres. C?est ce qu'on appelle un terrain miné ! Avant de le traverser, je pénètre, par curiosité, un peu plus dans le bidonville mais là, Paul ne me suis pas car il a un appareil photo qui coûte une fortune et il ne préfère pas se balader dans ce genre d'endroit avec. Je vais donc faire un tour seul et débouche presque sur la route qui donne accès à la plage. Il y a encore un grillage avec une patrouille en voiture qui est stationné pas loin. Essayer de s'infiltrer plus est trop risqué alors je rejoints Paul qui m'attend à la sortie du bidonville. L'odeur nauséabonde du champ me donne envie de vomir et pour couronner le tout, nous sommes obligé de regarder par terre pour ne pas mettre nos pieds dans la merde. Parfois, au détour d'un buisson, nous surprenons un ouvrier accroupi en train de faire ses besoins. Ici, la scatologie atteint son paroxysme. Du haut de la colline, l'air est plus respirable et la vue tient toutes ses promesses. Avec son téléobjectif, Paul peut faire des photos comme si nous étions au pied des bateaux. Il repère les pavillons : russes, européens, japonais, brésiliens, le monde entier envoi ses bateaux mourir ici. De certains bâtiments, ils ne reste plus que la moitié, d'autres ont un flanc en moins, mettant à jour leur intérieur complexe. Des hélices de la taille d'un immeuble de 3 étages tombent dans le sable dans un bruit sourd. Il y a toutes les semaines des morts à cause des immenses morceaux de tôle qui tombent à l'improviste. De toutes les choses dingues que j'ai vu depuis 10 jours, celle que j'ai en face de moi est de très loin la plus impressionnante. Malgré l'odeur, je serais bien resté une heure de plus à contempler ce spectacle hallucinant.

Nous repartons par un chemin qui traverse des champs normaux et qui débouche sur la route de Bhavnagar. L'arrêt de bus ne doit pas être très loin. Nous marchons depuis 30 minutes sous un soleil de plomb et toujours pas de bus, ni d'arrêt en vue. Tout le long s'étale une immense brocante ou l'on peut acheter les pièces récupérées sur les navires (chaises, hublots, miroirs, machines à laver, armoires, instrument de bord, literie, etc...). Un camion s'arrête et le chauffeur nous propose de monter pour nous déposer à la prochaine ville d'ou nous pourrons prendre le bus. Ça roule plutôt bien son engin. Je me demande si ça ne pourrai pas constituer un nouveau moyen de me déplacer dans ce voyage. C'est fortement déconseillé dans mon guide, mais j'ai déjà vu pas mal de routiers prendre des indiens sur le bord de la route, alors pourquoi pas moi ?

Arrivés à Bhavnagar, il est 16h00 et vu que nous n'avons rien mangé depuis ce matin, un repas serai le bienvenu. Il y a un bon restaurant dans un ancien palace de maharaja que nous allons voir. Le palais est très joli, dans un grand parc verdoyant. Le restaurant est dans le salon principal, décoré de trophées de chasse, de sculptures en bois de l'époque, de lustres énormes et de marqueterie fine. Nous nous installons face à face à table et pourtant, nous sommes séparés de 2 mètres. Comme il n'y a que nous, nous en profitons pour prendre des photos car le cadre est magnifique. Nous commandons chacun une pizza (je sais, ce n'est pas original, mais ici, c'est du luxe) et une glace. A la fin du repas, il nous reste 20 minutes pour aller récupérer nos bagages à l'hôtel et revenir à la gare, ce qui va être chaud. En plus, le rickshaw ne connaît pas la route, alors il ne roule pas vite tout en suivant nos indications. Aussitôt arrivé à la gare, Paul s'occupe d'aller acheter nos billets et je fonce trouver le bus. Il y a un monde fou rassemblé devant la sortie alors je vais voir en pensant que c'est un accident. Pas du tout, c'est une grève des chauffeurs de bus et ils bloquent la sortie. Je n'arrive pas à y croire. Ils le font exprès pour m'emmerder ou quoi ? Il faut trouver d'urgence un autre bus. Un indien qui, comme nous, est bloqué nous propose de le suivre car il sait ou il y a des bus privés. Nous le suivons et quelques minutes plus tard, nous pouvons embarquer pour Ahmedabad.

Le bus s'arrête pour la pause casse-croûte et Paul m'explique pourquoi les indiens ont les dents rouges. C'est à cause du pan, une sorte d'écorce qu'ils mastiquent en permanence pour protéger leurs dents des bactéries et donner bonne haleine car le dentifrice coûte très cher. Seulement, il y a quelques effets secondaires ... Il y a des marchands à tout les coins de rues, qui vendent aussi les cigarettes et autres articles du genre. Ça explique aussi les nombreuses taches rouges que l'on peut voir par terre ou sur le bas des murs. Ce n'était pas du sang comme je le pensais mais des simples crachats de pan ! J'en prend un avec Paul pour goûter. Le marchand tassent diverses épices qu'il recouvre de miel, de fruits confits et de noisettes pillés puis enroule le tout dans une feuille verte (le pan). Ça à l'air très appétissant. En fait, le goût est très spécial : on dirait un mélange d'anis et de citron avec d'autres saveurs que je n'arrive pas à identifier. Les premières minutes se passent bien mais à force, ça devient écoeurant. Je crache pour voir et ma salive est rouge sang. Pas génial comme sensation ! Il fait maintenant nuit et le bus repart mais en roulant lentement. Ça sent le roussi. Effectivement, nous nous arrêtons quelques kilomètres plus tard : les phares ne fonctionnent plus. A part un accident, je me demande ce qu'il peut m'arriver de plus la prochaine fois. Le bus repart quand même et effectue les quelques 200 kilomètres restant sans aucune lumière. Le chauffeur continue à doubler les camions à toute allure. Si on en sort vivant, ce sera un miracle. Quand j'ouvre les yeux, nous sommes à Ahmedabad. Le miracle a eu lieu. Je me précipite dehors et tombe dans un guet-apens : une quinzaine de chauffeurs de rickshaws se jettent sur moi et m'agresse quasiment pour que j'utilise leurs services en prenant mon sac à dos et en le mettant à l'arrière de leur engin sans que je n'ai rien demandé. Je hurle pour qu'ils me foutent la paix mais rien n'y fait. Paul descend à son tour et on s'éloigne pour rejoindre le centre-ville à pied. Il m'explique que les indiens sont très fort pour décoder le « body language » et exploiter les situations à leur avantage, surtout avec les touristes. Par de simple gestes anodins de ma part, je trahi mon état d'esprit, ma connaissance du pays et des coutumes, mon état de faiblesse ou de force psychologique et physique. Connaissant ça, il est alors facile de se comporter de manière à ne pas se faire ennuyer ou arnaquer à la première occasion. Moi, je suis encore trop vulnérable mais ça vient petit à petit. Je prend de plus en plus confiance en moi et commence à me sentir bien dans l'environnement indien. Il reste toujours la question de la confiance envers les autres mais ça, c'est du pur feeling.

Nous arrivons à un carrefour avec plusieurs hôtels et je reste dans un coin surveiller les bagages pendant que Paul va voir les tarifs. Une bande d'indiens arrive et j'ai droits aux questions traditionnelles. L'un d'entre eux me demande si je connais Gandhi et ce que je pense de lui : du bien, évidemment. Comme nous cherchons un logement pour la nuit, il me propose de venir chez lui. Paul arrive et je lui explique la situation. Il a beau être 00h30, la gentillesse de ces types est un peu rapide. Paul ne le sent pas très bien alors je lui fait confiance et nous refusons l'invitation. Il a un meilleur feeling que moi pour sentir les bons et les mauvais coups.

Nous prenons le rickshaw pour la rue où j'ai dormi la première fois. Le deuxième hötel me convient alors on y reste. Paul m'explique que les indiens savent très bien se servir du "body language" pour exploiter les touristes. Moi, je suis encore trop vulnérable mais ca devrait venir petit à petit. Déjà, le fait de le savoir va me permettre de retourner certaines situations à mon avantage.
Par Ludovic - Publié dans : Inde 1999
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Ludovic


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